Depuis l’arrivée de ChatGPT, une question revient sans cesse : quels sont les métiers que l’intelligence artificielle va faire disparaître ? Les développeurs ? Les consultants ? Les juristes ? Les comptables ? Les journalistes ?
Mais pendant que nous cherchons quels métiers l’IA va remplacer, une disparition plus silencieuse, plus transversale et peut-être plus déstabilisante est déjà à l’œuvre : celle des juniors. Et elle pose une question assez vertigineuse : si l’IA remplace le travail par lequel on devient compétent, comment fabrique-t-on les seniors de demain ?
L’IA ne fait pas disparaître les métiers. Elle commence par faire disparaître les juniors.
Les premières études disponibles commencent à montrer un phénomène assez troublant.
En France, entre novembre 2022 et mars 2026, les embauches en CDI des 21-29 ans ont reculé d’environ 28 % dans les métiers les plus exposés à l’IA générative, contre 8 % dans les métiers les moins exposés. Soit près de 20 points d’écart, selon une étude de la Banque de France et du Laboratoire de l’innovation et du futur du travail d’HEC Paris. [https://ww…les-jeunes]
Et le phénomène n’est pas uniquement français. Aux États-Unis, en juin 2026, l’emploi des 22-25 ans dans les métiers fortement exposés à l’IA était inférieur de 19 % à la trajectoire qu’il aurait suivie s’il avait évolué comme celui des jeunes travaillant dans les métiers moins exposés, selon le Stanford Digital Economy Lab. [https://di…riesaug26/]
Évidemment, corrélation n’est pas causalité. Ces chiffres ne permettent pas d’affirmer que l’IA est seule responsable de cette évolution. Mais leur convergence interpelle. Et surtout, elle est assez logique.
Car les tâches que l’IA sait aujourd’hui le mieux faire sont aussi souvent celles que l’on confiait hier aux débutants : chercher une information, résumer un document, produire une première analyse, rédiger un premier jet, préparer une présentation, écrire quelques lignes de code…
Autrement dit, l’IA ne remplace pas forcément un métier. Elle remplace le travail par lequel on entrait dans ce métier.
Et pour une entreprise, le calcul peut être tentant. Pourquoi recruter plusieurs juniors pour effectuer ces tâches lorsqu’un professionnel expérimenté, augmenté par l’IA, peut en absorber une partie ? À court terme, le gain de productivité semble évident. À long terme, c’est une autre histoire.
Mais sans juniors, comment fabrique-t-on les seniors ?
Car toutes ces tâches parfois ingrates que l’on confiait aux juniors avaient une autre fonction. Elles leur apprenaient leur métier.
On devient expert en cherchant, en essayant, en se trompant, en recommençant. En produisant une mauvaise première analyse qu’un senior va corriger. En passant 3 heures à chercher une information que l’on saura retrouver en 10 minutes la fois suivante. Bref, en faisant.
La question n’est donc pas seulement de savoir si l’IA va supprimer des emplois juniors.
Elle est de savoir comment on apprend un métier lorsque les tâches qui permettaient justement de l’apprendre sont désormais réalisées par une machine.
Parce qu’un senior ne naît évidemment pas senior. Il a d’abord été junior. Et si nous cassons le mécanisme qui produit les juniors, nous finirons nécessairement par casser celui qui produit les seniors.
Mais il y a peut-être un autre problème, encore plus profond.
Et que vont devenir les entreprises sans juniors ?
Que vont devenir ces entreprises peuplées de seniors augmentés à l’IA ? Car recruter des jeunes n’a jamais seulement consisté à recruter une main-d’œuvre moins chère pour réaliser des tâches simples. C’est aussi faire entrer du sang neuf dans l’entreprise. De nouvelles idées, de nouvelles façons de travailler, de nouvelles façons de voir le monde. C’est faire entrer des gens qui posent des questions que les autres ne posent plus. Qui s’étonnent de certaines habitudes. Qui challengent le « parce qu’on a toujours fait comme ça ».
Une entreprise dans laquelle les seniors, augmentés par l’IA, n’auraient plus besoin de juniors serait sans doute incroyablement efficace. Mais pour combien de temps ?
À force d’optimiser l’existant, le risque serait de ne plus savoir le renouveler.

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